De l’autovalorisation à la valorisation

jeudi 10 novembre 2016
par Administrateur FECASE
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C’est en 1994 que l’UNESCO a proclamé le 5 Octobre Journée Mondiale des Enseignants pour célébrer le grand pas effectué en faveur des enseignants le 5 Octobre 1966. En cette dernière date, en effet, une conférence intergouvernementale spéciale, organisée par l’UNESCO à Paris, en coopération avec l’OIT a adopté la Recommandation OIT/UNESCO concernant la condition du personnel enseignant.

C’est ici l’occasion de faire remarquer que ce 5 Octobre 2016 est, à n’en point douter, le cinquantenaire de l’évocation (et j’insiste sur le mot évocation) de la condition des enseignants.

Cinquante ans d’évocation stérile de la condition des enseignants !

Pour être complet sur les recommandations, je signale une autre, prise en 1997 par l’UNESCO, concernant la condition du personnel enseignant de l’enseignement supérieur.

Cette année, comme pour bien d’autres d’ailleurs, le thème se veut évocateur et lourd de signification : « Valorisons les enseignants, améliorons leur statut professionnel ». Disons tout de suite que ce thème est bien clair et rend compte du fait que l’enseignant n’a pas perdu de valeur tant il n’en a jamais eu, sinon on aurait parlé de revalorisation plutôt que de valorisation.

Depuis l’époque coloniale, on a donné à l’enseignant l’illusion d’être ou d’avoir une valeur alors qu’on l’utilisait simplement pour servir de courroie de transmission entre les colons et les indigènes. En réalité, les colons avaient donné des bribes de culture et d’éducation aux enseignants pour qu’ils soient capables de véhiculer leur idéologie, d’imposer leur mission dite civilisatrice. C’est ainsi qu’il s’est constituée une classe moyenne qui faisait l’objet de l’admiration des indigènes, de secret mépris des colons mais de fierté à l’endroit des enseignants eux-mêmes qui avait l’illusion d’être des hommes importants. Je n’en veux pour preuve que les salaires de catéchistes à eux payés. Ce phénomène s’est poursuivi jusqu’aujourd’hui en passant par l’époque néocoloniale dont on ne peut pas affirmer la fin.

Valorisons vient du verbe valoriser qui dérive, lui, du substantif valeur. Ainsi, la valeur, d’après son étymologie latine valor provient de valere, c’est-à-dire valoir, avoir de la valeur. La valeur est donc ce que représente quelque chose ou quelqu’un quantitativement, qualitativement, financièrement ou symboliquement.

Dans son sens originel, dès le XIIème siècle, la valeur désigne le courage, la vaillance guerrière, la bravoure au combat, la hardiesse, la combativité. C’est dans ce sens que l’on parlait, dans la Rome, d’un chevalier valeureux par exemple.

Aujourd’hui, le mot désigne bien l’appréciation de la qualité d’une chose, d’une personne, ce qui la rend digne d’estime, sur le plan moral, intellectuel, professionnel etc…

Je ne vais pas insister outre mesure sur les autres termes puisqu’ils constituent moins de simples mots à définir qu’un véritable programme, un projet sociétal, une injonction, une interpellation…

Pour analyser ce thème, je vous invite à vous poser, avec moi, deux questions apparemment plates mais lourdes de sens : Primo : comment pouvons-nous valoriser les enseignants ? Secundo : comment pouvons-nous améliorer le statut professionnel des enseignants ?

De l’auto valorisation à la valorisation : Lorsque l’UNESCO dit : « valorisons les enseignants », on est en droit de se demander : qui doit valoriser les enseignants ? Lorsque je parle de l’auto valorisation, cela voudrait dire que c’est d’abord les enseignants eux-mêmes qui, de par leur manière de penser, leur manière d’être, leur manière d’agir et leur manière de travailler, doivent se mettre en valeur, doivent se donner de la valeur.

Sur le plan du penser, l’enseignant est celui qui rêve de l’idéal, qui croit à la possibilité d’un devoir être plutôt qu’à un être factice et impossible de changer. Pour cela il doit être un guide, un phare pour la société. La parole qui exprime son penser se doit d’être vraie comme le « magister dixit » de la Grèce antique, c’est-à-dire : « le maître a dit » qui était une vérité péremptoire, qui ne souffrait d’aucune discussion et qui arrêtait net tout débat. L’enseignant a l’obligation de penser vrai, il doit illuminer et… éveiller les consciences.

Les salles de classe symbolisent, à suffisance, cette posture de l’enseignant, à travers l’estrade, qui comme son nom l’indique, situe l’enseignant ex cathedra, c’est-à-dire au-dessus des autres, c’est le penser vrai, c’est le diseur vrai ; c’est de là, du haut de sa chaire que l’instituteur, à sa façon, crée, moule, institut l’humanité.

Penser, c’est aussi élaborer un projet, c’est penser la société, penser le devenir, penser le développement, penser l’épanouissement, et pour rentrer dans la terminologie nationale à la mode, penser l’émergence.

L’enseignant doit donc être ce penseur, cet intellectuel vrai et irréprochable.

Sur le plan de l’être et de l’agir, l’enseignant doit être un modèle identificatoire. Rappelons ici que l’enseignant a la mission de former l’homme total. Cela veut dire que, contrairement à l’instructeur qui instruit l’homme dans un domaine précis et bien limité, l’enseignant embrasse tous les domaines de la vie. Loin de se limiter au penser, à la théorie, il doit refléter ses enseignements dans sa manière d’être et d’agir. Les anglais ne disent-ils pas que « actions speak louder than words ». C’est dire que notre manière d’être et de faire est plus expressive, par elle-même, que les mots que nous utilisons pour inviter à être ou à agir. Loin de la métaphore biblique qui conseille au chrétien de se contenter de ce que dit le prêtre plutôt que de ce qu’il fait, l’enseignant doit prêcher par l’exemple. Il doit être vrai. Il doit soigner son image.

D’une élégance raffinée, par exemple, le brio intellectuel de l’enseignant doit se refléter par sa mise vestimentaire. Si l’habit ne fait le moine, c’est néanmoins par l’habit qu’on reconnaît le moine. Comment accrocher les élèves, à son premier cours, quand physiquement on se présente, devant eux, comme un gueux ? C’est l’un des facteurs qui provoquent souvent des blocages cognitifs, poussant ainsi les élèves à haïr certains enseignements. A contrario, la belle mise, la propreté met les élèves dans une situation d’admiration qui les prédispose, par conséquent, à une bonne écoute, à la réception du message émis par l’enseignant et donc à son facile décodage. Toutes choses qui conduisent les élèves à l’étude et à la bonne assimilation de leurs leçons pour des résultats probants. Il en va de même du reste de la société. La saleté répugne ; la propreté attire, pour ne prendre que cet exemple.

Pour ce qui est de sa manière de travailler, est-il encore besoin de dire que l’enseignant doit être sans reproche. Il doit préparer ses leçons, dispenser ses enseignements en inondant ses élèves de savoir sans toutefois vouloir les noyer. Il doit être assidu, ponctuel, dévoué à sa tâche. Il doit corriger rigoureusement les copies de ses élèves en gardant à l’esprit que sa note impacte résolument sur l’être et le devenir de ceux-ci. Il doit, en d’autres termes, particulièrement veiller à assumer toutes ses obligations, dans son poste officiel de travail, et lui accorder véritablement le mieux de lui-même, au lieu de n’y être que de passage, en servant avec beaucoup plus d’application dans les établissements privés, où la rémunération est bien dérisoire, et, où l’employeur n’est, en toute vraisemblance, qu’un esclavagiste des temps modernes.

C’est fort de ce penser, de cet être, de cet agir et de ce travail vrais et justes que maître Thierno, dans L’aventure ambiguë de Cheick Hamidou Kane s’était imposé dans la société des diallobé comme un homme respecté et incontournable.

L’enseignant doit être, mutatis mutandis, le maître Thierno des temps modernes.

L’on peut tout reprocher à l’enseignant aujourd’hui, mais comment ne pas reconnaître qu’il n’est pas et n’a jamais été pris et traité à sa juste valeur. Que l’on nous évite, ici, le fameux questionnement de l’antécédence entre la poule et l’œuf qui conduit à coup sûr à une impasse volontaire et au refus de la résolution effective de problèmes réels.

Valoriser les enseignants, c’est d’abord et surtout une volonté politique. La valeur, telle que nous l’avons définie au début de cette réflexion est ce que représente quelque chose ou quelqu’un quantitativement, qualitativement, financièrement ou symboliquement.

En vérité, maître Thierno que j’ai évoqué représente un symbole. En cela, il a de la valeur, il est même une valeur. Cependant, je ne saurais éluder le fait qu’il s’agissait là d’une civilisation musulmane traditionnelle où l’école coranique elle-même était l’unique référence et le passage incontournable : nous sommes au Sénégal des années 30 où la qualité de l’homme n’était nullement influencée par sa situation matérielle. L’ascèse y était d’ailleurs sans alternative.

Aujourd’hui, comment peut-on se donner de la valeur lorsque l’on est incapable de subvenir aux besoins les plus élémentaires ? Que représente-t-on au passage, devant le petit épicier du voisinage, lorsqu’on n’a pas soldé, à la fin du mois, la facture liée au petit déjeuner des enfants ? Un débiteur insolvable ! Lorsque le décret des années 70 instaurait les allocations familiales, par exemple, le petit déjeuner de l’enfant coutait 60 francs et en trente jours cela faisait un total de 1800francs. Comment expliquer que la revalorisation de cette allocation ne soit que de 1000 francs sans prise en compte du coût réel de la vie et du taux d’inflation ?

Valoriser l’enseignant, c’est le mettre à l’abri du besoin, c’est lui permettre de vivre décemment. C’est reconnaître l’importance de son rôle, non pas à travers des mots, mais à travers une rémunération conséquente.

Comment expliquer que, lorsque les militaires, après de longues années d’hibernation, grassement payées d’ailleurs, vont enfin au front, bénéficient de primes exorbitantes, parfois au-dessus de leur salaire, et que lorsqu’il s’agit des enseignants, sur le terrain, pendant les examens, en mission, et donc tout aussi au front, qu’on leur alloue un taux piteusement forfaitaire en quasi violation de la règlementation en vigueur ?

Valoriser l’enseignant, c’est au bout du compte lui donner les moyens d’être fier de sa profession.

Amélioration du statut professionnel comme promotion des valeurs zénithales. Le mot statut vient du latin statum, de statuere qui signifie statuer. En droit le statut est donc ce qui a été statué. Dans son sens moderne, le terme statut n’est pas tout à fait éloigné de son sens originel : c’est un ensemble de textes qui règlementent la situation d’un groupe. Le statut professionnel des enseignants est donc le cadre juridique qui doit régir la profession enseignante. Parler d’améliorer le statut professionnel des enseignants, c’est donc promouvoir les valeurs, les règles zénithales c’est-à-dire les règles supérieures, dignes d’attraction, d’estime et d’admiration.

Je ne saurais me lancer dans cet examen sans vous inviter à vous remémorer du thème de l’édition dernière, celle du 5 Octobre 2015 : « Un personnel enseignant fort pour des sociétés durables ». On dirait que l’UNESCO s’est ravisée puisqu’il ne peut y avoir de groupe, de personnel fort pour bâtir des sociétés durables si la profession elle-même n’est pas solidement encadrée, si le statut n’est pas viable.

Cela veut dire que ces thèmes ne sont pas choisis au hasard. Il y a une vision globale de l’éducation du monde qui les fonde. En effet, en 2015 à Incheon en Corée, plus de 1600 participants de 160 pays dont le nôtre, ont adopté la déclaration d’Incheon pour l’éducation 2030 qui définit une nouvelle vision de l’éducation pour les 15 prochaines années, bien sûr à compter du début 2016. Cette déclaration vient d’ailleurs réaffirmer la vision du mouvement mondial en faveur de l’éducation pour tous, en abrégé EPT, lancé à Jomtien en 1990 et renouvelé à Dakar en 2000.

A défaut de revenir sur tout ce long texte, permettez- moi de fonder mon analyse ici sur un des engagements forts de cette déclaration : « Nous ferons en sorte que les enseignants aient les moyens d’agir, qu’ils soient recrutés de manière adéquate, qu’ils reçoivent une formation et des qualifications professionnelles satisfaisantes, et qu’ils soient motivés et soutenus au sein de systèmes gérés de manière efficace et efficiente, et dotés de ressources suffisantes ». Eh bien ! tout est dit.

Les chefs d’Etat ont pris l’engagement d’éradiquer l’imposture qui gâte tout le travail fait par les professionnels et qui déshonore le corps. D’ailleurs on entend souvent un administrateur civil, un avocat, un militaire ou autre policier affirmer être enseignant pour l’avoir été avant d’être reçu au concours qui l’a conduit à sa profession actuelle. Mais qu’était-il en réalité pendant son séjour de fait à l’enseignement ? Un imposteur, un assassin de génie. L’enseignement doit cesser d’être une profession transitoire en attendant de trouver mieux ailleurs. Les enseignants doivent bénéficier de la formation continue, des stages de renforcement de capacités. D’ailleurs l’ODD4 le dit clairement : « assurer une éducation inclusive et équitable de qualité et promouvoir des possibilités d’apprentissage tout au long de la vie pour tous »

Améliorer le statut professionnel des enseignants, c’est permettre de les impliquer dans les décisions en ce qui concerne les méthodes, les approches, le choix des livres scolaires.

Comment expliquer que dans un même pays on recommande le sacerdoce à certains pendant que, tout à côté, d’autres sont grassement nourris ?

De quelle émergence parle-t-on à l’horizon 2035 si l’école et les enseignants sont écartés de ce processus ? D’où sortiront les ressources humaines lorsque l’enseignant qui doit les produire n’est pas pris à sa juste valeur et que son statut professionnel n’est pas amélioré ?

Que vaut le statut particulier de l’enseignant signé pourtant par le Président de la République il y a 16 ans aujourd’hui, s’il doit recevoir une prime trimestrielle de rendement de 2000francs, 15000francs de prime de recherche et de documentation quand on sait qu’un bon dictionnaire coute 50000francs ; qu’un laptop coute 300000francs, qu’une connexion internet de moindre facture coute mensuellement 15000francs ?

Ai-je vraiment besoin de multiplier des exemples pour que l’on comprenne comment il faut améliorer le statut professionnel des enseignants et de qui cela dépend-il ? Non !

L’importance de la lutte syndicale Chers collègues, ne nous voilons pas les yeux, la vie c’est une lutte d’intérêt. Il n’y a pas de fatalité. Si nous voulons que notre statut professionnel soit amélioré, il nous appartient d’agir.

Nous savons que le Cameroun est un Etat de droit et qu’il existe la liberté d’association. Il est donc normal qu’il y ait un regroupement corporatiste pour faire connaître les devoirs, et le cas échéant, défendre les droits.

Alors travaillons ensemble pour obliger nos gouvernants à honorer les engagements qu’ils ont pris parce qu’ils les jugeaient opportuns et justes.

En guise de vade me cum, c’est-à-dire ce que l’on emporte avec soi, ce qu’il faut en retenir, je dirai que le thème de la Journée Mondiale des enseignants de ce 5 Octobre 2016 est une interpellation vers tous, mais particulièrement vers les gouvernants qui ont pris des engagements qu’ils se doivent d’honorer.

Et à nous particulièrement chers collègues nous devons imposer le respect et l’estime. Et pour cela il faut agir nous-mêmes. C’est dans ce sens que Aimé Césaire faisait dire à Christophe dans la tragédie qui porte son nom que : « nous sommes dans la raque de l’histoire et personne ne nous tendra la main. Un pas, un autre pas, encore un pas et tenir chaque pas gagné. Malheur à celui dont le pied flanche ».


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